In memoriam: Adieu Général Mathieu Kérékou !

 

 

 

Kérékou s’en est allé finalement le 14 octobre 2015, chez lui à la Résidence des Filaos dans une sobriété proche de l’indigence matérielle. Il abhorrait le luxe et vivait de façon frugale. Cette disparition est un drame à la fois pour le Benin qui pleure, l’homme d’Etat qu’il aura été pendant trois décennies mais aussi pour tous ceux qui piaffaient d’envie de lire les Mémoires d’un personnage clé de notre roman national. Beaucoup de choses ont été dites sur son œuvre politique : ses splendeurs comme ses misères. Le Général Mathieu Kérékou fut un grand homme d’Etat, et c’est un fait indéniable. Mais que retenir de l’œuvre du Général-Président à

la tête de notre pays durant près de trente ans ? D’abord, la stabilisation d’un pays longtemps meurtri par des putschs à répétition. De 1960 à 1972, le Dahomey d’alors surnommé « l’enfant malade de l’Afrique » a connu une douzaine de coups d’Etat, plongeant ainsi le pays dans une instabilité politique chronique. Le 26 octobre 1972, le commandant Kérékou et ses frères d’armes vont congédier le Conseil Présidentiel dirigé par un « triumvirat [Justin Ahomadegbé, Hubert Maga, Sourou Migan Apithy] composé des leaders que les élections présidentielles n’avaient pas pu départager, en mai 1970 », (Amoussou, 2011 : 16). Triumvirat que certains ont tôt fait de surnommer "le monstre à trois têtes" en raison des personnalités fantoches qui le composaient. Dès 1974 en pleine guerre froide, le Benin opta pour le marxisme-léninisme comme idéologie d’Etat avec une économie centralisée et un parti d’avant-garde baptisé « Parti de la Révolution Populaire du Benin (PRPB) », le parti-Etat. Par ailleurs, sous l’impulsion du "grand camarade de lutte", le 30 novembre 1975, le Dahomey devint le « Benin », répudiant par ce fait, l’héritage de la mission coloniale d’Alfred Dodds en 1894. Le nom « Benin » tire sa source des « Comptoirs du Golfe du Benin » installés tout le long de la côtière et très actifs dans le florissant commerce des esclaves entres autres, (Igué, 1991 : 28-30). Ces trois périodes de fermentation révolutionnaire (1972, 1974, et 1975) seront appelées « les Trois Glorieuses » par le nouveau régime marxisant. Mais la banqueroute économique et sociale ainsi que les atteintes aux libertés fondamentales vont précipiter la fin du Comité National Révolutionnaire (CNR) dans un contexte international marqué par la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’empire soviétique. Le Benin amorcera une période transitoire qualifiée de "Renouveau Démocratique" à partir de 1989. Ensuite, Kérékou aura contribué au succès de l’historique Conférence Nationale des Forces Vives de la nation béninoise qui s’est tenue du 19 au 28 février 1990 à l’Hôtel PLM Aledjo notamment en acceptant ses principales résolutions. Le multipartisme intégral et l’économie de marché avec son cortège d’ajustements structurels prenaient ainsi le pouvoir au détriment de l’étatisme marxiste-léniniste. Sous la pression populaire, Kérékou n’hésitera pas à demander pardon pour les dérives de son régime. Un acte majeur de contrition quand on sait qu’au Togo voisin, Gnassingbé Eyadéma a rejeté les résolutions issues de la Conférence Nationale et opéré une sanglante "rectification" à partir de décembre 1991. Depuis le Togo vit sous la tyrannie des Gnassingbé et leurs obligés. Précisons à toutes fins utiles, que ces « Etats Généraux » à la béninoise qui réunissaient des apparatchiks du ''Politburo local'' -le PRPB-, le clergé, des intellectuels, la diaspora ainsi que d’autres composantes sociales, ont eu lieu en février 1990 bien avant le fameux discours de la Baule de François Mitterrand prononcé en juin 1990. Conclusion : La dynamique démocratique interne au Benin était avant tout celle d’un certain génie béninois et non liée à une injonction de la France. Mais comme tout modèle, il s’est révélé difficilement transposable ailleurs en Afrique souvent pour des raisons à la fois exogènes mais aussi endogènes. Il faut impérativement réinventer cette quête de l’utopie démocratique en Afrique en tenant compte des spécificités et traits de civilisations propres à chaque nation. (Cf. Eboussi Boulaga, les Conférences Nationales en Afrique Noire : Une affaire à suivre, Karthala, 2009). Enfin, Kérékou s’est toujours gardé de déstabiliser ses voisins. Il a plutôt été l’objet de plusieurs opérations de subversion menées par l’Elysée. Les confidences de Maurice Robert, homme de confiance de Foccart et ancien Directeur Afrique des services secrets français, prouvent l’implication de l’Elysée et sa cellule africaine dans la fameuse "Opération Crevette" menée par Bob Denard le 16 janvier 1977 contre le Conseil National Révolutionnaire dirigé par Mathieu Kérékou. En effet, « l’orientation marxiste du président béninois et ses liens avec la Libye inquiétaient le Maroc, le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Togo, ce dernier craignant en outre, les visées expansionnistes de son voisin béninois » (Robert, 2004 : 236) servit de prétexte à l’attaque des mercenaires français soutenus par des opposants béninois. Le cinglant revers qui suivra ce putsch manqué obligera les autorités gabonaises à se livrer en 1978 à un véritable pogrom contre les Béninois vivant au Gabon. Des milliers de Béninois furent pourchassés et livrés à la vindicte populaire par la police gabonaise, (Péan, 1983 : 181). Le Président Kérékou s’attèlera à régler ce différend pacifiquement, ce qui facilitera le retour de nos compatriotes au Gabon, leur pays de résidence. Cette politique prudente de bon voisinage a accru et renforcé la réputation de terre d’hospitalité du Benin. Ainsi, Centrafricains notamment les plus célèbres (Kolingba, Bozizé, Djotodia), Congolais (des deux rives), Haïtiens, Tchadiens, Rwandais, Burundais et plus récemment des Ivoiriens ont vécu et continuent de vivre chez nous en toute sécurité dans le respect de nos lois. A titre anecdotique, un ancien ministre tchadien, exilé un temps au Benin, me confia ce que le Président Nicéphore Soglo leur avait dit à Cotonou : « Si le Président Kérékou a pu vous laisser vivre en toute tranquillité au Benin durant tout ce temps, je [Soglo] n’ai pas le droit de faire moins que lui...». Cette prudente neutralité dans les crises africaines sera suivie mutatis mutandis par les successeurs du Président Kérékou. Tâchons d’être digne de cet héritage afin de préserver notre stabilité, loin du tumulte de l’aventure. Je salue la mémoire d’un grand Africain qui nous laisse. Que la terre lui soit légère !

 

 Par Olivier FADO DOSSOU

 

Génération Aube Nouvelle

 

Bruxelles 27 octobre 2015

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