Nigeria: Impunité, rivalités inter-impérialistes et lutte pour la démocratie en Afrique

 Il ne fait aucun doute que l’élection présidentielle au Nigeria continue de susciter diverses commentaires et débats au sein de la diaspora togolaise. Parmi ces commentaires on y retrouve, une fois encore, ceux qui, depuis le début du processus démocratique au Togo en 1990, veulent réduire la lutte pour la démocratie à l'organisation d'élection qui, selon eux, apportera un changement de gouvernement et d'homme à la tête de nos pays.  Hormis les partisans de la démocratie par les élections, il y a un autre courant démocratique et anti-impérialiste qui dénonce cette voie électorale qui, chez nous, a été un échec depuis 1993. C'est pourquoi ils appellent à boycotter le scrutin présidentiel au Togo. 

 

 

Dans le cadre de ce débat salutaire, FM Liberté, une station radio de la diaspora togolaise par la voix de Bill Davolk a accordé une interview Maurice Gligli-Amorin, membre de la plate-forme Togo En Lutte, pour donner son opinion sur divers sujets concernant l’élection présidentielle au Nigeria, la signification de la progression des islamistes dans ce pays et les leçons pour les démocrates au Togo.
 
Lisez plutôt ! 
 
FM Liberté : Avez-vous été surpris par la victoire de l'opposant Muhammadu Buhari ? 
 
Aucune surprise de notre point de vue. Il ressort que de cette élection, l'objectif n'est pas la démocratie. Ceci pour la simple raison qu'on prend les mêmes pour refaire le même naufrage. Nous étions étonnés que bon nombre de nos concitoyens qui applaudissent l'arrivée au pouvoir de Buhari, feint d'oublier la nature de cet homme, ses pratiques et ses prises de positions anti-peuple, anti-démocratique depuis la fin des années soixante. Il y a quelques années, il donna son soutien total à l'application de la Charia dans tout le pays avant de se raviser (sous la pression des pasteurs et évêques du Nigeria) en janvier de cette année. 
 
Qui est donc le sinistre BUHARI ? 
 
Buhari est un ancien militaire putschiste qui a été formé dans les prestigieuses écoles militaires britanniques où l'impérialisme anglais formait leurs meilleurs agents pour protéger leurs intérêts au Nigeria.
Le choix de Buhari par les anglais n'était pas un hasard... Cela faisait partie d'une tradition colonialiste bien établie. Celle-ci consiste à recruter au sein des califats du Nord les jeunes officiers dans le but de gérer l'administration coloniale et par ricochet contrer les mouvements démocratiques sociaux dans le pays. En tant que officier de haut rang, il effectua une carrière qui l’a conduite à participer déjà en 1966 au coup d’État mené par le lieutenant-colonel Murtala Muhammed pour renverser le régime d’Aguiyi Ironsi. 
 
Dix-sept années plus tard, plus exactement en décembre 1983, le putschiste des années 1966 devenu désormais général Buhari prendra le pouvoir après avoir renversé le président démocratiquement élu, Shehu Shagari, en 1979. Sa prise du pouvoir sera jalonnée par des crimes économiques et de sang. 
 
Citons entre autres: 
 
- l’incarcération  de nombreux démocrates et syndicalistes dont Fela Kuti, le père de la musique nigériane "afrobeat" et militant  des droits de l'homme.
 
- La promulgation des lois scélérates contre les journalistes et la presse. 
 
-Le licenciement de milliers de fonctionnaires.
 
- L'accaparement des terres des paysans pauvres au profit d'une bourgeoise réactionnaire qui tournait autour du pouvoir. 
 
- Ajoutons aussi ses accointances avec les services de renseignements israéliens dans la célèbre affaire de kidnapping à Londres d’un ancien ministre DIKHO. Ce dernier avait été retrouvé inconscient  dans une valise diplomatique  en partance pour LAGOS.
 
La corruption, le vol tout azimut sous son autorité demandait plusieurs chapitres supplémentaires.
 
A ce sujet, on sait que durant les années 1976-1978, en tant que ministre du pétrole, plus de 2 milliards de dollars auraient disparu des comptes dudit ministère. 
Souvenons-nous aussi de l'affaire des 53 valises où étaient planqués 700 millions de dollars en partance vers l'étranger. 
 
Lors de la crise alimentaire connue en 1984-1985  en Afrique de l’Ouest, Buhari a fait expulser plusieurs centaines de milliers de ressortissants Ouest-africains vivant au Nigeria dont des citoyens togolais qui étaient surnommés à l'époque « Aguégué ».
À l’est du Niger, l'épisode de cette famine est, aujourd'hui, surnommée "El-Buhari".
 
Voilà brièvement le parcours de celui qu'on nous présente comme un élu du peuple, voire un démocrate qui va diriger le Nigéria. Or, si nous observons bien, son parcours est  jalonné de crimes horribles...
Buhari n'est pas un démocrate et son élection n'est qu'un tour de passe-passe dans un système néocolonial où divers clans bourgeois pro-impérialistes s'entendent pour gouverner le Nigeria.
 
 C'est ce que nous désignons comme un pouvoir oligarchique; système politique qu'on retrouve malheureusement au Benin et au Ghana. Au Togo, on veut nous faire croire que c'est la voie à suivre... Or, dans ces pays, le Bénin en particulier, l'impunité est sans nulle doute en bonne santé où des immondes crimes économiques se commettent par Bony Yayi et sa clique tous les jours...
 
Au Ghana, une bourgeoisie issue des deux partis (NDC et NPP), est au premier plan pour gérer la manne pétrolière et les mines d'or.  C'est la raison pour laquelle les démocrates rejettent cette abjecte solution pour le vaillant peuple togolais ! Incontestablement, ce sont ces oligarques qui organisent des mascarades électorales partout sur le continent. 
 
Tout ceci fait partie d'un vaste plan des puissances étrangères qui interviennent dans nos pays. Ce fameux plan consiste à ériger une démocratie de façade afin d'endormir les masses populaires et continuer le pillage de nos ressources et l’asservissement de nos peuples. 
 
FM Liberté : Pourquoi Goodluck Jonathan a perdu ces élections ? Les sondages annonçaient plutôt un scrutin serré et certains espéraient que Jonathan allait s'en sortir.
 
Il va sans dire que la politique du président sortant pour stopper les islamistes de Boko Haram a été un fiasco total et de surcroît fortement critiquée au sein des masses nigérianes qui veulent en découdre avec les islamistes. L’Etat-major de l'armée est complètement divisé sur la manière dont il faut combattre cet ennemi intérieur. Cette division de l'Etat-major est due à la corruption qui sévit au sein des forces de défense du Nigeria dont Goodluck Jonathan est le premier responsable.
 
Ajoutons aux problèmes de l'armée, la misère des masses dans le Nord et dans le Delta du Niger où les multinationales comme BP et Total exploitent les ressources naturelles du pays sans que les masses pauvres  y trouvent leurs comptes. Sans oublier, le chômage massif des jeunes dans le Nord et les multiples défaillances économiques... Tout ceci explique cette défaite électorale du président sortant Goodluck Jonathan.
 
FM Liberté : Le mandat  de Jonathan aura été marqué  par la montée en puissance du groupe islamiste Boko Haram avec son lot de dizaines de milliers de morts et de millions de déplacés. Pourquoi l'armée nigériane n'a pas pu ou su neutraliser ce groupe terroriste, cette armée considérée comme l'une des mieux aguerrie et qui suscitait fierté et admiration ?
 
En répondant à votre deuxième question, nous disions que l'Etat-major de l'armée nigériane n'est plus homogène pour définir une stratégie et une tactique pour combattre la nébuleuse Boko Haram en menant une contre-insurrection. Cette situation chaotique est due à la corruption qui sévit au sein des forces de défense et de sécurité dont Goodluck Jonathan est le premier responsable. 
 
Par ailleurs, reconnaissons aussi  que cette situation interne du Nigeria est  liée au rythme de pénétration de l'impérialisme américain et anglo-saxon pour contrer l'arrivée des capitalistes chinois, indiens et brésiliens en Afrique de l'Ouest. C'est dans cette optique que l'Impérialisme français et américain avait liquidé le gouvernement libyen de Mouammar Kadhafi, en mettant la main sur le pétrole libyen ; en installant et en armant des islamistes pour déstabiliser les pays du Sahel qui regorgent de ressources naturelles. 
 
On comprend aisément  pourquoi l'agression barbare de l’OTAN contre la Libye a engendré le chaos dans le Sahel; agression  qui justifie l’occupation française et américaine du Mali et du Niger. Il va sans dire que ce sont ces islamistes d’Afrique du Nord qui ont formé et équipé leurs frères du continent, y compris les éléments de Boko Haram au Nigeria dans le seul but de déstabiliser le pouvoir central, et diviser le pays et par voie de conséquence affaiblir indirectement les concurrents chinois qui eux aussi sont en quête de ressources naturelles au Nigeria et dans la sous-région. Dans ce même schéma, l'intervention de l'armée tchadienne dans le Nord du Nigeria a une double significations. 
 
La première sert à faire croire aux peuples africains que la soi-disant Communauté Internationale et l'Union Africaine soutiennent ladite intervention pour libérer le Nord du pays. 
La deuxième confirme le boulot de sous-traitant assigné à l'armée tchadienne qui accompagne depuis trois ans les armées françaises et américaines dans l'occupation du Nord du Mali pour sécuriser et protéger les intérêts des multinationales comme AREVA. 
 
Pour terminer, disons que les vrais parrains de la nébuleuse Boko Haram sont les ennemis des peuples du monde c'est à dire l’impérialisme américain qui rêve de recoloniser l’Afrique en s'attaquant au géant Nigeria pour le dépecer en plusieurs morceaux comme au temps de la guerre du Biaffra dans les années 1960. Plus que jamais, nous sommes en face d'une rivalité inter-impérialiste... Dans ces conditions, la seule réplique à toutes ces manœuvres sordides est  la lutte conséquente et résolue des peuples  du Nigéria  et de la sous-région qui peuvent mettre fin à cette hégémonie ! 
 
 
FM Liberté : Quelles doivent être les priorités de Muhammadu Buhari qui signent son retour à la tête du Nigeria, le premier producteur de pétrole en Afrique ? 
 
Dans un véritable processus démocratique où un dirigeant est élu par le peuple, ce dernier doit avoir pour mission de défendre la souveraineté du pays en réorganisant l'armée, et en combattant sans relâche toutes les forces rétrogrades de l'intérieur et de l'extérieur à l'instar des islamistes de Boko Haram et les scissionnistes du Delta du Niger qui représentent une cinquième colonne des puissances étrangères pour affaiblir le Nigeria en tant que puissance économique et politique montante en Afrique. 
 
A part la défense du pays, cet élu du peuple doit aussi prendre des mesures économiques draconiennes pour protéger les entreprises d'Etat, la banque centrale et ensuite  lutter contre la misère; reconstruire les hôpitaux et les écoles qui doivent désormais être gratuits pour les masses pauvres.
 
Malheureusement, Buhari en tant que bourgeois et valet de confiance des multinationales ne peut en aucun cas suivre un tel programme patriotique qui représente la voie salutaire.  L'élection de Buhari servira plutôt à  protéger les intérêts des multinationales au Nigeria et dans la sous-région. 
 
 
FM Liberté : Goodluck Jonathan a reconnu sa défaite et félicité Buhari pour sa victoire, chose rarissime en Afrique. Peut-on à partir de cette alternance politique parler d'un tournant historique pour la démocratie en Afrique ? 
 
Le fait de féliciter un autre candidat n’est en aucun cas un symbole de changement ni d’alternative ni porteur de démocratie. On peut féliciter et revenir par après par d’autres voies. Ce que nous exigeons pour nos peuples c'est une démocratie authentique qui doit combattre sans répit l'impunité dont bénéficie, aujourd'hui, Buhari qui est revenu au pouvoir par la voie électorale.  Nous luttons pour que la démocratie soit l’œuvre des peuples eux-mêmes et non l’œuvre d’une bourgeoisie bureaucratique et compradore qui vend nos pays aux puissances étrangères et s’arrange à partager le pouvoir entre elles. En jouant, comble de hypocrisie, à l'alternance. 
 
 Il apparaît clairement que cette situation que nous vivons actuellement au Nigeria et que certains compatriotes par myopie politique tentent de présenter comme une leçon pour l'Afrique,  pour le Togo surtout, n'a rien à voir avec la démocratie authentique. 
Et  disons-le tout haut !  Cette élection nigériane n'est en aucune manière liée à un processus démocratique. C'est plutôt l'électoralisme c'est à dire une tendance à récolter simplement des succès lors d'un scrutin électoral sans un programme démocratique et sans s’attaquer aux véritables problèmes de notre société à savoir : la dépendance politique, économique, culturelle des États africains. Sans oublier la culture de l'impunité et des injustices qui sont très répandus dans nos pays. 
 
La démocratie authentique, pour laquelle les démocrates luttent, exige un changement dans  tous les domaines: politique, militaire, économique, social et moral. C'est le contraire que nous voyons actuellement au Nigeria. Bref, le changement notable est différent de changement d'homme ou de gouvernement pour appliquer les mêmes recettes qui ont fait faillite depuis cinquante ans.
 
Interview réalisée par Bill Davolk pour FM Liberté, la radio de la diaspora africaine aux Etats-Unis.
 

 

 
 

       

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